Depuis sa plus tendre enfance, Mohand était obsédé par l’idée de quitter un jour son village natal pour émigrer dans le pays de ses rêves : la France. Ne voyant rien arriver dans l’Algérie indépendante en laquelle tous les Algériens espéraient une vie meilleure, Mohand préféra s’exiler, comme tant de jeunes de son âge, et partir à la recherche du paradis que les anciens émigrés, après des années passées en France, leur faisaient miroiter lorsqu’ils étaient enfants.
Mais avant tout, Mohand devait faire une demande auprès de la nouvelle administration de son pays pour se faire délivrer une carte nationale d’identité. Au lendemain de l’indépendance, la carte d’identité de nationalité française n’avait plus cours en Algérie. Comme il était mineur, car à cette époque-là, la majorité était fixée à vingt et un ans, Mohand était obligé de solliciter une autorisation paternelle.

Durant presque une année, Mohand supplia son père de l’accompagner à la mairie de la commune pour signer l’autorisation nécessaire pour la délivrance d’une carte nationale d’identité. Mais le père de Mohand n’était pas très enthousiaste :
« Tu es trop jeune pour aller travailler en France. » lui disait-il souvent.
Sa mère harcelait son mari en lui disant sans cesse :
« Si tu veux qu’il devienne un homme, et qu’il nous aide à ôter cette misère qui nous ronge tous, laisse-le partir en France ! »

Bien qu’elle soit analphabète, la mère de Mohand avait, pour l’avenir de son fils, une vision tout autre que celle de son mari qui voulait le garder pour le seconder dans les travaux des champs et mener paître le bétail…
A force d’entendre les exhortations de son épouse, le père céda enfin. Un soir, alors que toute la famille était réunie autour d’un plat de couscous (seksu), le père interpella son fils :
« Mohand ! Demain, nous allons à la mairie. Pour commencer, on va te faire faire une carte d’identité. Quant à ton départ pour la France, on verra après ! »

Après une nuit d’angoisse, car Mohand craignait son père qui pouvait à tout moment changer d’avis, le jour se leva enfin. Avec la complicité de sa mère qui lui avait donné un peu d’argent, il avait déjà en poche, et depuis longtemps, des photos d’identité. Dès l’aube, le père et son fils prirent la route. Direction : la marie de Aït Aïssa Mimoun, distante d’une dizaine de kilomètres. Après environ deux heures de marche à pied, en passant par des sentiers très accidentés, ils atteignirent la mairie, établie  dans le village de Ikelouien.

Par chance, Mohand et son père étaient les premiers à se présenter devant l’employé de la mairie qui attendait là, seul devant la porte. Pour se protéger du froid rigoureux qui sévissait encore en ce mois de mars, l’employé était couvert d’un burnous (abernus), et cachait sa tête dans une chéchia rouge.
Depuis le départ des Français, l’administration algérienne était en panne de cerveaux. On recrutait n’importe qui et n’importe comment. L’employé à la chéchia se trompa en inscrivant la date de naissance de Mohand sur l’imprimé destiné à la préfecture. Mohand s’aperçut vite de l’erreur sur le double de l’imprimé, mais il se tut, car il craignait que l’employé ne s’énerve et qu’il ne les renvoie chez eux jusqu’à une date ultérieure…

Le voyage de Mohand